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Les réactions de l’époque face à la construction du Centre Pompidou

Avec la naissance du Centre National d’Art et de Culture en 1977, les critiques n’ont guère manqué comme l’atteste l’article de René Barjavel « Centre Beaubourg : Dieu que c’est laid » paru dans le Journal du dimanche du 30 janvier 1977. Bien que René Barjavel affirme qu’il ne souhaite pas prendre de parti prit sur le Centre Pompidou dans son article, le ton ironique employé ainsi que les comparaisons peu avantageuses dressent une critique acerbe du Centre. Pour tenter de faire partager ses observations face à ce « musée des tuyaux » comme il le qualifie lui même, René Barjavel développe ses impressions de manière quasi scientifique. Au choc de la première confrontation, succède une interrogation : « Qu’est ce que c’est ? ». Dès lors René Barjavel utilise toute une palette de comparaisons pour essayer de définir ce bâtiment : « Est-ce un morceau de France, qu’on a écorché comme une langouste et qui a perdu ici la salle de ses machines ? Est-ce une raffinerie destinée à récupérer les boues de la Seine pour en faire de l’essence ? Est-ce une niveleuse qui va se mettre  en marche et percer des autoroutes  à travers les quartiers ?  Est-ce une presse géante à moulinettes ? Est-ce un silo à betteraves-distillerie-sucrerie, un moule à pétroliers, un aspirateur des fumées de Paris, une centrale fonctionnant à l’eau de pluie ?… » Cette ignorance feinte, comme il le dévoile lui même avec la phrase « Bien entendu, on sait de quoi il s’agit, mais on cherche des analogies … » ne sert qu’à alimenter sa critique à l’égard du Centre. En provoquant le rire, il décrédibilise le projet en allant même jusqu’à écrire : « Je suis donc revenu plusieurs fois à Beaubourg, toujours avec la même innocence, j’ai vu la carcasse changer de couleur, je me suis étonné, comme tout le monde, de ne pas voir partir « les échafaudages » avant d’apprendre qu’ils faisaient partie du monument lui même… ». Son raisonnement quasi scientifique (observation, interrogation), le conduit à la conclusion suivante « Dieu que c’est laid… ».

Photographie de personnes observant  le Centre Pompidou lors de l’inauguration le 31 janvier 1977

Afin de justifier sa critique, il développe dans la suite de l’article une série d’arguments. Il critique notamment la décision des architectes de mettre ce qui prend d’habitude de la place à l’intérieur, à l’extérieur afin de gagner de l’espace. René Barjavel utilise dès lors une métaphore pour exprimer la laideur,  conséquence, pour lui, de cette décision : « Prenez une jolie femme et mettez lui, par imagination, les tripes en dehors de la peau… Vous voyez ce que ça pourra donner. Vous savez maintenant pourquoi, physiologiquement  et  inévitablement, Beaubourg est laid. » .

En outre il critique l’architecture du Centre en la qualifiant de « périmée». En effet, pour René Barjavel, l’utilisation de la ligne droite renvoie à une architecture dépassée qui ne prend pas en compte les nouvelles possibilités offertes par des matériaux  tel que le béton qui permet de construire l’espace en courbes. Mais René Barjavel ne se contente pas uniquement de critiquer l’esthétique du Centre, il désapprouve également les choix d’acquisitions du Centre Pompidou qui pour lui se contentent de valeurs sûres plutôt que de donner une chance aux artistes de la nouvelle génération : «  Il y a sans doute aujourd’hui un nouveau Van Gogh, un nouveau Modigliani, qui sont en train de crever de faim quelque part. Ils ne leur permettront jamais de réussir. Ils sont les nouveaux « académiques » bien plus intransigeants, féroces et prospères que ceux de la fin du XIème siècle. Le Musée Pompidou prétend être un piédestal ; ce n’est que la caserne des pompiers. ».

Aux critiques développées par René Barjavel s’ajoutent d’autres attaques sur l’esthétique du Centre. Gérard Vincent cite notamment dans son article  « Beaubourg : an VII » (Vingtième siècle, Revue d’histoire 6, 1985, p.53-65), un passage d’une critique acerbe de Jean Paris, publiée dans une « Libre opinion » du journal Le Monde, le 21 janvier 1977 et intitulée « Abolir le monstre » : « L’anthologie même de la laideur ! Une carcasse métallique aussi pesante et clinquante que l’esthétique d’un parvenu, un horrible agencement de poutrelles dans tous les sens et de triangles tubulaires de tous calibres, que les bonnes gens prenaient pour des échafaudages… Il fut un temps où les Parisiens avaient assez de fouge pour prendre d’assaut la Bastille et la démanteler. Qui prendra aujourd’hui l’initiative de réclamer l’abolition du monstre et sa métamorphose en jardin ? ».

Photographie de personnes attendant devant le Centre Pompidou lors de l’inauguration le 31 janvier 1977.

Toutefois les jugement portés sur le Centre Pompidou ne furent pas uniquement négatifs comme en témoigne cette citation de Jean Baudrillard issue du livre L’effet Beaubourg (Jean Baudrillard, L’effet Beaubourg, Paris, Galilée, 1977, p.18) : « L’architecture  extérieure, avec ses réseaux de tuyaux et son air de bâtiment de l’expo ou de la foire universelle, avec sa fragilité (calculée ?) dissuasive de toute mentalité ou monumentalité traditionnelle, proclame ouvertement que notre temps ne sera plus jamais celui de la durée, que notre seule temporalité est celle du cycle accéléré et du recyclage, celle du circuit et du transport des fluides… Ceci, Beaubourg veut le cacher mais Beaubourg Carcasse le proclame.».

Ces conflits d’intérêts sont l’enjeu d’une lutte entre des groupes dotés d’intérêts matériels et symboliques, comme le démontre Louis Pinto dans l’article « Déconstruire Beaubourg : art politique et architecture » (Genèses 6 (1991), p.98-124). Selon l’auteur, l’opposition entre deux images principales dominent les discours sur le Centre : l’image de l’usine et celle du temple. L’image de l’usine qui accentue les attributs de la modernité la fonctionnalité, la technicité tandis que celle du temple met en avant les attributs de la contemplation, de piété, de gratuité et de sacralité. Assimilé à une usine, le Centre Pompidou peut choquer et scandaliser ou au contraire être considéré comme un temple et enchanter.

Alors que René Barjavel conclut son article par la question, à propos du Centre : « comment s’en débarrasser ? », on peut voir qu’aujourd’hui Beaubourg s’est intégré dans le paysage parisien, comme l’illustre cette citation de Gérard Vincent issue de l’article « Beaubourg : an VII » (Vingtième siècle, Revue d’histoire 6, 1985, p.53-65) : «Reste Beaubourg, célébré, contesté, le plus original des édifices bâtis en France depuis la Libération, la cible préférée, avec la Tour Eiffel et le Louvre, des visiteurs étrangers. Le « machin » ou « la machine » (selon l’opinion qu’on en) conteste implicitement l’architecture frileuse qui a submergé la France depuis 1945. Aujourd’hui, plus personne ne veut détruire Beaubourg. ».

Genèse du projet

Le Centre Pompidou s’inscrit au cœur de la politique urbanistique du deuxième Président de la République : Georges Pompidou, dont l’objectif est de transformer la ville dans une direction moderne mais aussi, de la doter d’équipements culturels accessibles à tous.

Dès 1969, ce Président, amateur d’art, exprime son désir que Paris possède un centre culturel dédié à l’art contemporain, auquel serait associée une « bibliothèque de lecture publique », envisagée déjà depuis plusieurs années. L’emplacement choisi pour cet édifice, consacré aux arts figuratifs, à la musique, au cinéma, à la lecture est le plateau Beaubourg, situé entre les rues Saint-Martin et Beaubourg, en plein centre-ville, à quelques centaines de mètres de Notre-Dame (cf. plan). Devenu terrain vague dans les années 30 suite à des destructions d’habitations (cf image 1), le plateau avait été investi par un parking sauvage (cf. image 2). Le projet de centre culturel s’inscrit donc dans une démarche globale de réhabilitation du quartier.

Plan: Localisation du plateau Beaubourg (carré noir) et de Notre Dame de Paris (point rouge)

Ce souhait de rendre la culture accessible au plus grand nombre se concrétise avec la création d’une mission d’étude, suivie de l’organisation d’un concours international d’architecture. Le cahier des charges est précis: il s’agit de créer un bâtiment qui devra répondre aux exigences de pluridisciplinarité, de libre circulation et d’ouverture des espaces d’exposition. Parmi les 681 projets étudiés par le jury international présidé par Jean Prouvé (cf. album photo 6), le projet de deux jeunes architectes : Renzo Piano et Richard Rogers, alors âgés respectivement de 34 et 38 ans, est retenu en 1971.

A partir de 1972, les travaux débutent alors que le projet définitif n’est accepté qu’en 1973 par le Président Georges Pompidou. Après cinq années de travaux (cf. images 3, 4, 5), la construction est achevée dans les délais, malgré de nombreuses difficultés. En effet, en 1974, le Président Georges Pompidou meurt et son successeur Valéry Giscard d’Estaing est tenté d’interrompre la construction, volonté qui ne se concrétise pas grâce à l’intervention de Jacques Chirac, alors Premier Ministre. En outre, les deux architectes ont dû faire face aux nombreuses polémiques et critiques suscitées par le centre. Six plaintes tentèrent de bloquer le chantier, qualifiant l’édifice de « raffinerie », de « monstre » ou encore de « paquebot ».

Malgré tout, le bâtiment est inauguré en 1977 par le Président de la République Valéry Giscard d’Estaing et le succès ne se fait pas attendre. Durant les premières semaines qui succèdent à son ouverture, près de 35 000 personnes par jour viennent découvrir ce lieu. Par la suite, ce sont près de sept millions de visiteurs par an que cette institution accueille, devenant ainsi le monument le plus fréquenté de Paris.

1.Vue d'une ruelle de l'îlot insalubre n°1 avant les démolitions des années 1930

2. Vue du parc de stationnement implanté sur le plateau Beaubourg dans les années 60

3.Travaux de terrassement du plateau Beaubourg à partir de mai 1972

4. Mise en place des fondations à partir de septembre 1972

5. Mise en place de l'ossature du Centre Pompidou. Vue du côté sud, rue Saint Merri

6. Projets architecturaux non retenus par le jury du concours

Biographies croisées de Renzo Piano et Richard Rogers

Le Centre Pompidou a été conçu par deux architectes : l’Italien Renzo Piano et le Britannique Richard Rogers. Jusqu’en 1971, date de leur collaboration, les deux architectes suivent un parcours différent mais, construisent en Italie et en Angleterre, dans un esprit assez voisin, des maisons, usines et bureaux.

Né à Gênes en 1937, Renzo Piano fait ses études à l’école polytechnique de Milan puis, apprend la pratique du chantier avec son père, entrepreneur à Gênes, ville où la mer et l’activité du port viennent nourrir son univers. De 1962 à 1964, il s’initie à la conception de projet avant de passer cinq ans en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, dans l’agence de Louis Kahn.

Renzo Piano

Richard Rogers, lui, est né à Florence en 1933 puis, s’installe avec sa famille à Londres. Il y obtient son diplôme de l’Architectural Association School, avant de continuer ses études à l’université de Yale aux Etats-Unis. En 1963, il fonde l’agence Team 4 avec Norman Foster, l’un des partisans d’une architecture « high-tech », à la fois fonctionnelle, élégante et transparente.

Richard Rogers

A partir de 1969, Richard Rogers se rapproche de Renzo Piano, avec lequel il partage le souci d’une architecture flexible, anti-monumentale, où le mouvement joue un rôle important. Dans un premier temps, leurs projets n’ont pas de succès mais, leur victoire au concours de 1971 pour la réalisation du centre culturel parisien les projette sur le devant de la scène internationale.

Après 1978, ils se séparent et prennent des voies opposées. Renzo Piano se place, en effet, sur un registre plus classique, même si ses réalisations sont inventives et témoignent d’une recherche expérimentale sur un usage original des matériaux. Il co-fonde avec l’ingénieur britannique Peter Rice un nouveau bureau qui perdure jusqu’en 1993. Renzo Piano dirige actuellement trois ateliers regroupés sous le nom de Renzo Piano Building Workshop à Gênes, Paris et Berlin. Outre de nombreux logements et bâtiments industriels en France et en Italie, il est aussi l’auteur de structures d’avant-garde, comme le centre commercial de Bercy, véritable « dirigeable », le terminal de l’aéroport de Kansai au Japon, caractérisé par une admirable courbe qui rappelle l’influence de la mer ou encore la cité internationale de Lyon. Il œuvre aussi à la restauration de sites historiques de grande importance pour le patrimoine mondial.

Les conceptions de Richard Rogers restent, quant à elles, plutôt dans l’esprit du Centre Pompidou. Après l’établissement de son agence Richard Rogers Partnership en 1977, il est beaucoup sollicité pour la réalisation de sièges sociaux londoniens aux allures de « bâtiments machines », comme en témoigne le Lloyd’s building. Parmi ses plus importantes réalisations, figurent la Cour européenne des Droits de l’Homme à Strasbourg, le palais de justice de Bordeaux et le dôme du millénaire à Londres.

Outre sa participation à la rénovation du Centre Pompidou et de ses abords, Renzo Piano a eu l’occasion de retravailler en 1990 avec Richard Rogers pour la construction de l’IRCAM, l’Institut de Recherche et de Coordination Acoustique/Musique, situé sur le plateau Beaubourg.

Les deux architectes ont été primés pour leurs travaux et ont partagé une amitié commune, celle de Jean Prouvé, président du concours international du Centre Pompidou. Cet ingénieur et constructeur français, promoteur de l’utilisation d’éléments métalliques industriels dans l’architecture, les a beaucoup influencés et soutenus lors de la réalisation du centre culturel parisien.

Actuellement, Richard Rogers réside toujours à Londres tandis que Renzo Piano s’est installé à Paris.

Biographies croisées Renzo Piano et Richard Rogers: oeuvres citées dans l’article

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